Naissance Mariage Décès
Je ne vais pas vous mentir, ça y est, je suis vieux. Ma première commotion rétinienne doit remonter aux BD amorales et chelou de Nicole Claveloux ou aux strips flashy de Mattioli. Mais en bon nerd excentrique de 40 piges, je reste toujours à l’affût de trucs zarbis et stylés à souhait, d’une éventuelle fontaine de jouvence picon grenadine pour se rafraîchir les paupières. C’est comme ça que je suis tombé sur les dessins de Roxane Lumeret, la nouvelle égérie de mes goûts tordus, dont l'univers se situe pile à la frontière du conte mature et du giallo pour loupiots.

Faut dire que, papillonnant de livres jeunesse chez Albin Michel, où elle aborde des sujets plutôt «touchy» comme le deuil (L’Enciellement de Maman, 2015), les classes sociales (Il était une fois une princesse et une petite fille, 2017) la cause animale (Le Grand Chien et Moi, 2018), la paléo-confiserie (Le Caramel du Jurassique, 2020), la BD tendance carré rose pour les Requins Marteaux (Coup de Frein sur la Côte, 2016), la jeune alsacienne règne en impératrice déviante sur un univers graphique au kitsch pétulant et glacé.
Depuis une dernière série de dessins judicieusement intitulée Le Singe et les Bijoux en 2018, tout en aplats de couleurs pastel qu’une ligne claire noire enlace, ses images sont devenues aussi minutieusement détaillées que des miniatures de scène de crime. Les somptueux décors travaillés façon cartoon début de siècle dernier et le traitement quasi fétichiste des objets comme du mobilier, renforcent dangereusement une impression d’inquiétante bizarrerie. Question personnages, le casting tient plus du bestiaire pour amateurs d’extravagance tordue que du cours Florent : bébés gorilles serrés dans leur grenouillère, et quelques donzelles en tenue de super héroïne SM.

Mais là où ça se gâte, c’est que même la narration est vrillée : jeux de miroir, répétitions, variations infimes, détails troublants… Une vision du temps désarticulée digne d’un scénario de Philipp K. Dick pour un film de Jean Rollin. Tout se joue donc dans les indices que Roxane dissimule dans ses vignettes, au lecteur d’être attentif, de laisser libre cours à son intuition. Il pourra peut-être alors s’évader de cette boucle temporelle.
Dans ses récents travaux que vous pourrez découvrir sur les cimaises de la galerie Modulab en avril, Roxane affine dans de grandes gouaches son art du récit façon puzzle cérébral. Les nouveaux héros de son conte à rebours ? Un âne, une souris, des chiens, des vaches, une jeune fille et, comme dans son clip génial pour L’Impératrice co-réalisé avec Jocelyn Charles (Hématome issu de l’album Tako Tsubo), quelques guenons hirsutes mais cette fois-ci en demoiselles d'honneur, fleurs roses dans leurs ébouriffantes tignasses. Bon, de là à dire que les petites primates aux faux airs de punkettes növos débarquées d’une jungle en plastique, à la fois chic, choc et sauvage, sont les animaux doudous ou les doublures fantasmées de l’artiste, il n’y a qu’une fine liane à haute tension que je me refuse à saisir au vol(t). Et pourtant…

Déjà, le titre de cette série, Naissance Mariage Décès, prête à confusion comme au quiproquo voire aux salmigondis. L’étourdi pourrait croire vite fait à une quelconque thématique que l’artiste, consciencieuse comme toujours, se serait imposée pour ses nouvelles réalisations. C’est vrai qu’un tableau semble synthétiser à lui seul cette sentence lapidaire en une allégorie visuelle inquiétante ; trois bovidés attelés à une charrette - un veau avec un bavoir autour du cou, une vache vêtue d’un voile de mariée, un taureau - dont l’ombre projetée forme un seul et unique squelette sur un mur de briques. Ah ! Mais la voilà la clé de l’énigme, y a plus de secret, mystère résolu et toc ! Hmmm, rien de moins sûr mes p’tits Sherlock ! Comme toujours chez Roxane, c’est le flou artistique. Tout est bien plus ambigu.

Selon elle, nos vies modernes se résumeraient ainsi aux yeux bigleux de la bureaucratie : nous naissons (ok), nous nous marions (parfois), nous mourrons (à tous les coups). Voilà les trois événements qui valident in fine nos vies aux yeux de l’administration une fois que notre vieille pipe est cassée. Voilà donc à quoi se résume nos modestes biographies pour l’administration ; trois événements et entre, le néant. C’est raide, c’est glaçant et c’est pourtant là que Roxane intervient. Non pas en comblant ces trous béants d’épopées sensationnelles, d’odyssées géniales ou d’anecdotes retentissantes, non. Mais en insérant entre deux micros événements, un épisode à la fois charnière et figé, mystérieux et anodin, toujours à la lisière d’un temps incertain, celui de la fable sans morale.

Exemple : adossée à une chaise d’un salon cossu, une jeune fille aux traits fatigués contemple une souris qui se dresse face à elle tout en tenant sur son genou un piège à rat. Sur la table derrière elle ; une tomme de comté entamée dans laquelle un couteau est planté, une casquette, un trousseau de clés. Si vous êtes un tant soit peu doté d’imagination, ou un paranoïaque sur-interprétatif de ma trempe, vous aurez vite saisi l’horrible drame qui se noue ici. La nana, grâce à je ne sais quel tour de passe-passe, vient de transformer un amant trop insistant en souris. Mais celui-ci, gros lourdingue, ne cesse de la poursuivre sous la forme d'un rongeur. Elle se décide donc à l’assassiner avec une tapette et un gros morceau de fromegi. L’issue est forcément fatale comme le souligne l’énooooorrrmmme ombre portée de l’animal dans l’entrebâillement de la porte…

Alors ? Meurtre occulte ? Sacrifice rituel ? Je délire ou bien ? Rien de plus sûr, Arthur.
Finalement, autant ne pas savoir et se précipiter vite fait sur le reste pour découvrir par quel miracle la magie opère. Et une fois fait, se dire que le conte, comme le comté, est bon. Miam, Couic.

Double jeu, double fond, effet miroir, coq à l’âne et chausse-trappe, chez Roxane le dessin révèle toujours une part d’énigme. Entrer dans son œuvre, c’est entrer dans un monde hermétique, empli de signes à déchiffrer. C’est aussi accepter d’être plongé dans l’incertitude, d’être malmené par une esthétique où le sublime côtoie le burlesque. Libre à vous d’interpréter les scènes qui se présentent et de jouer le jeu du suspense. Mais vous pouvez tout aussi bien vous laisser embarquer dans son train fantôme, les pieds sur le fauteuil d’en face, les orteils en éventail.

Thomas BERNARD (2022)

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« Communication », « Catherine Deneuve »,
et « SMS »

Si Roxane Lumeret a étudié l’art de l’illustration,
elle en a une conception trop singulière
pour que son oeuvre puisse être réduite aux
mécanismes de cette discipline même complexe.
L’art contemporain comprend d’ailleurs de
nombreux cas allant de Raymond Pettibon à
Pierre La Police en passant par David Shrigley,
autant d’auteurs qui ont su réaliser une oeuvre
embrassant ces catégories.
Roxane Lumeret privilégie la relation image
- texte. Emblèmes (2008 - 2010), une série
consistant en un dessin par planche dédié à
un sujet plus ou moins fondamental : « Garde
alternée », « Communication ». Sous le titre
en lettres capitales, « Raté », un jeu abstrait
composé d’organes et d’orifices. La légende
présentée sous la forme d’un dialogue éclaire
quant à l’humour de l’artiste.
« - C’était comment ?
Petit et rapide »
L’écart entre le dessin et le texte est à la mesure
de la gêne que l’ensemble est susceptible
de provoquer chez un lecteur pris dans un
dispositif où l’indéfinition du sujet est garante de
l’intimité de cette conversation que chacun saura
reconnaître.
Instants funéraires (1) développent le traitement
des sujets dramatiques en se concentrant sur la
finitude de l’existence humaine. Pour ceux-ci,
Roxane Lumeret a choisi de ne pas se servir du
langage mais de concevoir chaque dessin en un
diptyque du type avant – après, avant et après la
mort, bien sûr. Chaque planche tente de projeter
une situation prosaïque et contemporaine dans
une situation funéraire. Une jeune fille jouant
dans sa chambre, l’interface d’un profil de réseau
social sur Internet, un couple à la maison. La
dessinatrice transpose avec cruauté la silhouette
de la jeune fille en contour de stèle funéraire sur
laquelle se retrouve posée la chevelure nattée
de l’innocente. L’exercice se répétant permet
bien sûr d’établir des conventions fragilisées
singulièrement à chaque fois. Dans un premier
temps, le couple « à la maison » est piégé dans
son isolement. Elle fait le ménage. Les oiseaux
de la tête de lit seront repris avec cruauté pour
devenir la stèle funéraire du couple. La page
d’accueil de l’usager internaute présentant ses
amis devient un vulgaire tas de crânes.
L’humour noir de Roxane Lumeret n’est pas sans
rappeler celui de Daria Morgendorfer ou de Jane
Lane (2). Pour Variété française (3), l’artiste a choisi
de puiser et de s’inspirer des thématiques de la
chanson française contemporaine. Contrairement
au style des dessins précédents, elle a choisi
d’employer un style synthétique comme autant
d’aplats de couleur. De « Catherine Deneuve »,
nous ne reconnaissons la chevelure blonde
que par la cape de Peau d’âne (4) résumée en
une cloche bleue claire noyant la silhouette.
Au-delà du ressort hypertextuel révélant la
forte capacité de la culture populaire à diffuser
certains motifs, « SMS » sont résumés à une série
d’objets comme autant de manifestes de nos
multiples conversations quotidiennes. En jouant
des conventions graphiques, linguistiques et
culturelles l’artiste aime aborder les sujets graves
et légers en rappelant que ces conventions et
sujets scellent la communauté des hommes et
des femmes.

Julien FRONSACQ (2012)

1. Instants funéraires, série de 13 dessins, étude de moeurs mortuaires, 2011.
2. Susie Lewis Lynn et Glenn Eichler, Daria, 1997 - 2002, MTV. Jane Lane est la
meilleure amie de Daria avec qui elle partage le goût pour l’ironie et la passion pour
l’émission trash Triste monde tragique.
3. Variété française, série d’illustrations, 2011.
4. Jacques Demy, Peau d’âne, 1970. Film inspiré du conte éponyme de Charles
Perrault, paru en 1694.